Pauvre Marie Antoinette, l'agonie de son fils à dû être terrible pour elle. J'ai réussie à vous trouver un extrait du livre: "Un prince méconnu, le Dauphin Louis-Joseph, fils aîné de Louis XVI, par Reynald SECHER et Yves MURAT"
22 octobre 1781 : ô, jour de joie! Le couple royal, qui depuis plus de dix ans échoue à concevoir un héritier pour la Couronne et nourrit de vives angoisses à ce sujet, offre enfin un Dauphin à la France! Contrairement à son père et à ses oncles, le petit garçon est aussitôt baptisé, et reçoit les prénoms de Louis-Joseph Xavier François, en hommage au regretté duc de Bourgogne, frère aîné du Roi dont la mort pendant leur enfance n'a jamais cessé de hanter le souverain. On donne pour nourrice à l'enfant une brave et plantureuse paysanne, Mme Poitrine. La venue au monde de l'enfant royal porte un rude coup aux espoirs que nourrissait pour son fils le comte d'Artois, frère du Roi. « Qu'il est petit, mon cousin! S'écrie le jeune fils du comte.
- Dans peu de temps, il vous paraîtra bien assez grand », lui répond son père Charles-Philippe.
Hélas, cette existence commencée sous les meilleurs auspices fut brève et tragique. S'il n'eut pas à subir le martyre comme le reste de sa famille, le pauvre petit Dauphin endura une épreuve tout aussi terrible : la tuberculose, qui le rendit inexorablement infirme et le tua à petit feu. Dès l'âge de trois ans, en 1784, une cruelle maladie manqua emporter le fragile garçonnet : son corps se mit à enfler, et il étouffait. Heureusement, le mal disparut comme il était venu et les médecins rassurèrent les parents éplorés en affirmant que cet « accident » avait fortifié le Dauphin, qui ne pourrait que jouir d'une excellente santé par la suite.
Malgré sa santé fragile qui causait bien du souci, c'était au début de sa vie un enfant plein de joie, qui savait faire oublier leurs inquiétudes à ses parents. Les premières lettres de Marie-Antoinette concernant son fils aîné montrent d'ailleurs clairement l'optimisme de la Reine, qui pense que les ennuis de santé du garçon sont passagers. Vif d'esprit et d'une gentillesse touchante, Louis Joseph sait charmer son entourage. Un jour où il disait « je veux... », sa gouvernante, rigide sur les questions de protocole, le reprit ainsi : « le Roi dit : Nous voulons... »; « Oui, approuva l'adorable enfant, le Roi et moi disons nous voulons. Mon Papa ne dirait pas nous pour lui tout seul. » Cette anecdote est révélatrice de l'éducation donnée à leurs enfants par Louis XVI et Marie-Antoinette, qui ne supportaient rien moins que la pesanteur du protocole. Ainsi les souverains tenaient-ils à ce que leurs enfants ne soient pas en permanence entourés d'une pléthore de serviteurs et de courtisans flatteurs. De même, le costume des enfants princiers suivit-il la mode britannique et fut-il plus décontracté. Les petits princes, contrairement à leur père au même âge, portèrent ainsi des chemises à col ouvert et purent laisser libres leurs cheveux au lieu de se résigner aux traitements des coiffeurs qui du temps de leurs aînés les tiraient, les roulaient et les poudraient pour faire des jeunes garçons de parfaites copies en miniature de leurs aînés. Le Roi et la Reine préféraient également inculquer à leurs enfants l'idée que leur naissance illustre ne faisait pas moins d'eux des hommes comme les autres, et consistait avant toute chose en un devoir envers les défavorisés. Aussi les habituèrent-ils à faire preuve de simplicité.
Louis-Joseph, charmant à tout point de vue, combla admirablement ses parents en ce sens. C'était un petit garçon doux et rêveur, fuyant les jeux brutaux et qu'en digne fils de son père les livres et l'étude comblaient d'aise. Louis XVI veilla à ce que ne soit pas négligé ce qui l'avait été pour lui : ainsi l'enfant eut-il des maîtres de musique et de danse, en plus des leçons traditionnelles de grammaire, d'écriture, de géographie et de mathématiques. Soulignons d'ailleurs que son professeur d'algèbre et de géométrie fut Monsieur Leblond, le plus grand mathématicien français de son temps. Quand au rôle de gouverneur en titre du Dauphin, après que celui-ci fût passé aux hommes, il échut au duc d'Harcourt, vieux militaire au passé glorieux choisi par le Roi à la fois pour sa grande probité et pour ses principes éclairés (c'était un homme des Lumières et cela ne fut pas sans susciter l'indignation du parti dévot), son érudition dans le domaine des sciences et de l'économie et son raffinement artistique (il occupe son temps libre à la peinture, à la sculpture, au théâtre, à la musique, à l'architecture et au paysagisme). Ce précepteur très polyvalent sut admirablement transmettre à son pupille les principes qui faisaient toute la vertu du Monarque français éclairé tel que sut l'être Louis XVI, la fermeté exceptée (hélas!) : honnêteté, humilité, générosité, bravoure, amour paternel et dévouement absolu envers ses sujets, sens de la Justice, préservation de la Paix et dépassement de soi dans le sacrifice à la France...
Mais en octobre 1785, un nuage sinistre assombrit l'avenir immédiat du charmant petit prince : l'inoculation (vaccin) contre la variole. Cette terrible maladie qui a jadis emporté Louis XV terrorise la Cour. Le vaccin est quasiment obligatoire pour les princes, mais à cette époque l'injection n'est pas sans danger. La personne inoculée est sûre de souffrir réellement de la forme atténuée de la maladie qu'on lui injecte, et le risque zéro n'existe pas; dans une minorité de cas, le vaccin peut être aussi mortel que la maladie. Cela fait de l'inoculation un moment redouté à la Cour. C'est donc une Marie-Antoinette très inquiète qui confie son fils aux médecins. L'enfant ne manque pas de tomber malade. Sa peau se couvre de boutons, mais tout semble se passer normalement. Marie-Antoinette, même si elle conserve son optimisme, ne quitte pas le chevet de son enfant et le tranquillise...
En 1786, cependant, on ne peut que constater que les fièvres de l'enfant ont redoublé de fréquence. Le médecin Brunier rassure pourtant la Reine, en prétendant que l'enfant fait simplement ses dents! Ce diagnostic rocambolesque convaincs la Reine, mais l'apaise-t-il por autant?
Heureusement la vie réserve encore quelques joies au Dauphin. Le 22 octobre 1786, en sortant du Château, quel n'est pas son bonheur en découvrant son cadeau d'anniversaire! « C'est le plus beau jour de ma vie! » s'écrie-t-il. Devant ses yeux émerveillés d'enfant de cinq ans attend un splendide carrosse miniature, rehaussé de pierres précieuses. La Reine a pris sur sa cassette personnelle -constituée en l'honneur de la naissance du Dauphin -pour le lui offrir; quant aux huit poneys de l'attelage, ils sont un présent de Charles-Alexandre de Calonne, Contrôleur Général des Finances...
Hélas, le conte de fées n'allait pas durer... La maladie ne le permit pas.
Au début de l'année 1788, l'état de santé du Dauphin est alarmant. Marie-Antoinette écrit à son frère l'empereur Joseph II que la taille de son fils s'est dérangée: il a une hanche plus haute que l'autre, et des vertèbres déplacées. Il en éprouve des difficultés à marcher, et grelotte de fièvre quasiment tous les soirs... Cette fois-ci, la Reine ne se berce plus d'illusions, elle réalise la gravité de l'état de son fils, bien qu'elle continue de croire que seul le travail des dents du petit garçon soit à incriminer. Elle l'ignore, mais c'est la tuberculose osseuse qui fait son chemin dans le corps de son fils... Une auscultation révèle que la gangrène progresse le long de la colonne vertébrale. La mort apparaît inéluctable : la seule question est de savoir au bout de combien de souffrances elle emportera le Dauphin.
Les médecins de la Cour se disputent sur la cause du mal. Les diagnostics et les remèdes divergent, et il y a d'autant plus d'hésitation et de désaccord chez les docteurs que leur patient n'est pas n'importe qui! Les réputations des médecins sont en jeu, et le pauvre petit corps martyrisé du Dauphin devient le champ de bataille de leurs rivalités. Cette situation fit dire à Marie-Antoinette que son fils aurait plus de chances de s'en tirer s'il était l'enfant d'un particulier. Les thérapies employées sont une véritable torture pour le malheureux garçonnet, et ne font qu'ajouter des douleurs inutiles à celles que la tuberculose lui fait éprouver. Sa peau se couvre de boutons dus aux médicaments vésicatoires, ainsi que de cloques et de brûlures dues, elles, aux emplâtres bouillants déposés par les docteurs, quand elle n'est pas purement et simplement entaillée afin de permettre le passage des sétons entre la chair et l'épiderme. Il apparaît que la fameuse inoculation de 1785 n'est pas sans rapport avec l'état présent du Dauphin. La maladie de Louis-Joseph découle d'une réaction de son organisme fragile au germe jadis injecté. Cette éventualité met les malheureux parents dans le désarroi que l'on imagine. Il n'en faut pas davantage pour les faire culpabiliser.
Il reste cependant un espoir : Louis XVI lui aussi a mal réagi à son inoculation. Sans doute la crise du Dauphin aura-t-elle une issue heureuse, comme jadis celle de son père. Qu'à cela ne tienne, on place le garçonnet au repos dans la résidence royale de Meudon, loin de l'atmosphère surchargée de Versailles.
Hélas, rien n'y fait. En 1789, Louis Joseph va encore plus mal. Voûté comme un vieillard, il ne peut plus du tout marcher. Le médecin anatomiste Petit lui fait porter un corset de fer pour lui redresser le dos. Cet instrument de torture fit davantage souffrir le pauvre petit, sans produire l'effet souhaité. Le garçon ne se déplace plus que soutenu par deux personnes, ou bien promené à dos d'âne dans le parc de Meudon. Vers la toute fin, on lui fit don d'un auteuil roulant. Sinon, il passe la plupart du temps alité dans sa chambre, où avant que les mesures contre la contagion ne se durcissent des enfants viennent lui rendre visite pour lui apporter un peu de bonheur. Une autre grande distraction lui vint du billard qu'on fit livrer à Meudon. Il plut tellement au jeune prince que celui-ci émit le souhait curieux et enfantin de s'en servir comme lit. Mais le plus grand bonheur du jeune grabataire lui fut donné à Meudon par les livres. Précoce, peut-être même surdoué (ou cela venait-il de son éducation princière?), Louis-Joseph trouvait dans les livres tout ce qu'il y avait à désirer dans le monde. Hélas, le pauvre enfant avait si mal qu'il n'arrivait plus à tenir un livre. Ses parents, son gouverneur et ses valets, quand ils étaient à son chevet, passaient donc le temps à lui faire la lecture. Ces récits littéraires s'enrichissaient des descriptions colorées que lui faisait Louis XVI des événements du royaume auxquels Louis-Joseph désespérait de ne pouvoir assister : il vécut ainsi par procuration et en détail la séance d'ouverture des Etats Généraux, la réception donnée à la Cour en l'honneur des exotiques ambassadeurs indiens à la fin de l'été 1788, ou encore les aventures des courageux navigateurs explorant de nouvelles terres et se battant pour le Roi à l'autre bout du monde. Fasciné, charmé, sa petite main réchauffée par celle de ses parents ou de ses bons gouverneurs, le petit garçon écoutait, riait parfois, oubliant ses douleurs incessantes et l'angoisse de la mort, s'imaginant faire le tour de la Terre et côtoyer les héros de l'Histoire de France, des étoiles scintillant dans ses beaux yeux bleus d'ordinaire si tristes et si las.
La dernière apparition publique du Dauphin a lieu le 4 mai 1789, au moment de la réunion des Etats Généraux. Louis Joseph, allongé sur une banquette, assiste depuis un balcon au défilé de la Famille royale et des députés. La Reine, en passant, lui envoie un baiser. Toute l'assistance peut constater qu'il est à l'agonie.
Cette apparition est exceptionnelle, car le pauvre enfant, autrefois si joyeux, conçoit une véritable honte de son état, de son infirmité et de sa stature courbée. Une honte si forte qu'il refuse d'être vu par quiconque, et se sent quelquefois un peu jaloux de l'excellente santé de son petit frère Louis-Charles, craignant -comme tous ceux qui ont des frères et soeurs l'ont craint un jour pendant leur enfance- que sa maman l'aime plus que lui. Lui, Louis Joseph, sait, à pas même huit ans, qu'il va mourir, et s'y résigne avec un courage digne de son petit oncle homonyme, qui a traversé les mêmes épreuves. Voyant l'infinie douleur de M du Bourcet, son valet, le jeune garçon réclame gentiment une paire de ciseaux, avec laquelle il coupe une mèche de ses cheveux pour la confier au loyal serviteur. Conscient de sa mort toute proche, cet admirable enfant n'a de pensées que pour ceux qu'elle va faire se retrouver seuls : « Quand je serai mort, demande-t-il, vous représenterez ce gage à mon papa et à ma maman, en souvenir de moi. J'espère qu'ils se souviendront aussi de vous. »
Sa terrible maladie a beau le rendre mélancolique et parfois irascible, Louis-Joseph n'en conserve pas moins de charmantes marques d'affection. Ainsi, chaque fois que sa mère lui rend visite, il l'invite, les larmes aux yeux, à manger avec lui et demande alors au cuisinier de préparer un des plats préférés de Marie-Antoinette. Un autre jour, il demanda à être porté au jardin pour se rasséréner. Apprenant alors que le serviteur préposé à ses soins pour ce jour était encore le même homme maladroit qui ne manquait jamais de lui faire mal lorsqu'il le prenait dans ses bras, Louis-Joseph commença par se raviser et supplia qu'on ne demande rien à ce valet. Mme d'Harcourt lui expliquant que ce dévoué et attentif serviteur en serait désespéré, le sensible Dauphin changea encore d'avis : « Sonnez, j'aime bien mieux souffrir que de faire de la peine à un brave homme. » Même mourant, on le voit, il se dévoue à faire plaisir à ceux qui lui sont chers ou, plus simplement, lui montrent de l'attachement...
Le matin du 4 juin 1789, quand le Roi et la Reine se rendent au château de Meudon pour leur visite quotidienne au Dauphin, l'accès de sa chambre leur est, pour la première fois, refusé. Le duc d'Harcourt, cet admirable gouverneur qui avec son épouse veille en permanence le petit prince a beau leur assurer que le Dauphin est en vie, les pauvres parents comprennent immédiatement : « Ah! Mon fils est mort! » s'écrie le Roi. « Non, Sire, le Dauphin n'est pas mort, il est au plus mal. » Marie-Antoinette arrive alors à la suite du Roi. « Notre fils est mort, lui dit ce prince, puisqu'on ne veut pas que je le voie. » Tout est fini. Louis-Joseph vient bien de trépasser, en fait depuis une heure du matin. La douleur des parents est infinie, ils ne cessent de penser qu'ils sont responsables, à cause de la fameuse inoculation, de leur optimisme passé et des hésitations dues aux désaccords des médecins. Quant à Louis XVI, il revit avec une intensité décuplée le traumatisme du décès de son grand frère.
Les souffrances puis la mort de son adorable petit garçon sont la clef pour comprendre l'étrange apathie de Louis XVI pendant la réunion des Etats Généraux,alors qu'il avait là l'occasion de s'allier au Tiers Etat pour appliquer en position de force les réformes qu'il avait envisagées deux ans auparavant, réformes alors tuées dans l'oeuf par les privilégiés et qui auraient pu sauver le royaume des troubles en amenant l'égalité entre les sujets. Cette apathie qui rendait le Roi inaccessible et que les députés du Tiers relayés par les manuels d'Histoire ont pris pour du dédain, n'était en fait que le plus humain des sentiments : celui d'un père déconnecté des affaires courantes par l'agonie de son petit garçon. L'incompréhension entre Louis XVI et le Tiers Etat s'aggrava quand aucun des députés ne manifesta la moindre compassion à l'annonce du décès de Louis-Joseph. Harcelé par les députés du Tiers frappant avec insistance à la porte de la chambre mortuaire, le Roi en deuil s'écria : « N'y a-t-il donc pas un père parmi ces gens? »
Par la faute de la cruelle Etiquette, les parents effondrés n'eurent pas même le droit d'assister aux funérailles, qui furent présidées par les Princes du Sang (c'est à dire les Condé, Conti et Orléans, de la branche cadette de la Famille royale). Le coeur du regretté Dauphin fut embaumé selon la tradition royale et déposé en la Basilique Saint-Denis en présence du duc de Chartres, futur Louis-Philippe, âgé alors de seize ans. Par ordre du Roi, une messe perpétuelle devait être dite en l'honneur de Louis-Joseph tous les 4 juin... Hélas, la dépouille de ce jeune prince si bon et si gentil ne reposa que quatre ans en la Basilique, avant d'être odieusement profanée et détruite avec celles de ses illustres aïeux par les hordes barbares des révolutionnaires...